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De Terres et d'Ecumes est ma première publication. Le lecteur et le narrateur suivent les traces laissées par le poète. Au fil de ce récit
fragmenté, brisé, entre voix et silence, ils perçoivent ruptures et continuités entre les terres et les hommes de la Roumanie et du Chili, de New York et d'Espagne, et de tant d'autres paysages
qui sont des rencontres. Se dessine alors, progressivement, une poétique qui est une façon de marcher dans les rues, de poser le regard, d'entrer dans la valse des mots et des idées, de pénétrer
un peu plus avant dans ce qui fonde l'humanité...
La couverture...
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Les premières lignes...
Des feuilles que le vent vient réveiller. Il les prend à pleines mains, les met dans son chapeau, piétine celles qui restent à terre, attend
la prochaine saison, les quitte.
Partons. Toi, le poète et moi. Seulement.
Laisse ton boulot, tes gamins qui réclament le dernier mp3 à la mode, veulent du jambon avec leur purée, un scooter parce
que le fils du voisin en a un, rêvent de célébrité, de facilité, et déploient les stratégies les plus évoluées pour ne pas faire leurs devoirs. Laisse les problèmes de pouvoir d’achat, ton agenda
surchargé, les aiguilles de ta montre qui tournent toujours trop vite, les bruits méconnus car incessants de ta ville. Ne t’encombre de rien. On voyage mal, surchargé. Il nous attend. Laisse
tomber les valises, les trucs de saison, les piégeurs de temps, portable et autre MSN, on n’a besoin que de l’essentiel pour ce voyage, et l’essentiel, ce sont ces écumes déposées par les vagues
le long des rivages familiers, le long des Terres étrangères.
Il nous faut réapprendre. Où allons-nous ? Mais partout ! En Roumanie, en Espagne, en Angleterre, à New York pourquoi pas !
Partons. Sa voiture démarre rarement du premier coup.
Nous allons trouver une fenêtre où espérer l’écume, un rebord où poser les coudes, sans nous abîmer dans le vertige de l’abstraction, en fuyant le factice d’une chronologie, la rigidité d’un mode d’emploi, la fixité étouffante des frontières terrestres et spirituelles, en bousculant le décompte lent et monotone des secondes. Pénétrer le royaume des images et des pensées quand tout se bouscule et s’entasse, et se superpose, et fuit. Approcher la loi secrète qui provoque la danse des visions, qui rappelle la grande chanson du regard, qu’elle soit chilienne ou espagnole, bretonne ou américaine, roumaine.
Ô Roumanie, tout ce qui couvre ta langue et ce chant, l’absence de promeneur le long de tes noires usines délaissées entre lesquelles serpentent des chemins (qui traversent ou se rangent le long des voies ferrées), desquelles partent des paysannes, une vache maigre qu’une main tient fermement, tous ces tuyaux oubliés au bord du ciel, tout ce qui couvre ta langue, ces lieux vidés parcourus de pensées ensanglantées et de soulagements. Ce ne sont plus les cris qui dérangent tes monastères. C’est un silence attentif, les secondes quand tu hais l’étranger puis la destruction de ces secondes, tout ce qui couvre la voix qui parcoure le tissu poreux de son corps.
Nous l’observons, amusés, au volant de sa petite voiture lente, délicieusement lente.
Cette voix lui dit : une vie à marcher dans les rues défoncées des villages roumains, à marcher le long des grèves dans le dépliage bruyant, incessant, des vagues et des écumes, à marcher dans les corridors et les couloirs des trains, c’est ça, à se pencher par la portière ouverte des trains quand les cafards grimpent sur les dormeurs et les réveillent, une fois, deux fois, trois fois. Une vie à laisser, la tête au vent, le paysage se révéler, puis se confirmer, souvent, les poteaux électriques frôler la tête imprudente, le corps en équilibre sur le marchepied du wagon, faire peur, souvent provoquer un recul idiot. Une vie à marcher dans le couloir et sourire au militaire, nous sommes toujours dans le train qui ne parle pas français, ni même anglais, le train, et ce militaire un peu seul, il s’en va relever la garde, prendre son poste et attendre le passage d’un autre train, un peu triste, on lui a interdit de répondre aux mains qui lui font des signes d’adieu ou qui le saluent fraternellement à son approche – Ô Roumanie ! Tu ne plaisantes pas avec la douce désobéissance - il est comme lui un peu fatigué, il l’invite dans son compartiment, et lui fait boire un vin qui lui tord le ventre, il en redemande mais il refuse gentiment la pomme que le soldat a ramenée de chez lui, et pourtant, cela fait déjà deux jours que son estomac fait la grimace. Pour s’excuser, il lui offre des cigarettes qu’ils fument assis sur la banquette, et c’est interdit (la tête hors du train, oui, mais pas la fumée dans le compartiment), et ils sont seuls, les autres à côté écoutent ses tentatives de communication échouer, rires. Le contrôleur furieux se pointe, réclame son passeport, il se dit que cette fois il y aura droit, à l’amende, il faut s’excuser, dire « je ne savais pas », « I didn’t know », supplier du regard. Pour cette fois, ça ira, il repart, ils se moquent, ils le caricaturent, on joue au contrôleur, ce militaire qui a peur de se négliger – la tenue est impeccable – joue.
Il sort se pencher un moment à la portière, pour rentrer dans la nuit, mais il fait beaucoup trop froid. De retour, le compartiment est éteint et l’autre lui offre une banquette qu’il accepte volontiers, et ils dorment, mal. Cette voix.
Nous en croisons beaucoup des voix roumaines. Toi, moi et lui, nous nous taisons la plupart du temps.
Une vie à marcher, à gravir les Carpates, citadelle ouverte...
De sillonner les routes, les chemins, les sentiers,
D’être ou non au Puy, à Pradelles, à Brioude, à Vesoul, à Lyon, à Dunstable, à Oxford, à Reading, à Salisbury, sur l’île de Wight, à Caen, finalement.
Comme un point-virgule, il n’y a plus de train. Viendront-ils vraiment demain ? Rester dans la ville noire et retarder le plus longtemps possible la fin, rester encore un instant assis à cette table, devant la fenêtre ouverte, une ville où il fait nuit, se quitter des yeux – ou faire semblant – en sachant que ton esprit, rêveur, se tourne, décampe, et regarde, pas la lucarne, tomber la neige.
D’entrer, d’attendre puis de ressortir d’une gare, les yeux pleins du paysage offert,
De ne savoir ni quand, ni où, ni comment – et y aller, ou parfois le deviner mais alors faire machine arrière,
De parcourir des pages, de scruter chaque mot, rappeler à soi un auteur, un nom, le déplier, l’imaginer méconnu, le penser à sa table… Il lit Chateaubriand les nuits, devant sa tente, à la lueur d’une lente qui vacille et menace, seulement Chateaubriand, Chateaubriand seul, seul à Londres, ambassadeur de la liberté, alors que nous nous livrons à la Manche il quitte Saint-Malo, les larmes de sa mère et s’en va, et nous nous penchons légèrement au-dessus du livre car du pont supérieur du cargo, nous croyons apercevoir… comme un vaisseau,
De chercher une ombre sur les bords de l’Avon ou de la Tamise,
De la plume perdue par l’oiseau et de la ramasser, et de la glisser dans une enveloppe,
De la ferveur retrouvée,
De se tenir éveillé dans ou hors de cette chambre exiguë, au papier pâle sur les murs vieillis, passés, usés, et de lui opposer la mer, la mer partout, la mer ressuscitée, l’horizon à temps retrouvé, cette fois il le sait, le ciel a vraiment touché la mer…
Alors se dire qu’il n’y a plus les journaux, le mort à la seconde, les gens dans les rues, les rues, alors contempler l’immensité, promettre à nouveau qu’on ne l’oubliera pas, alors s’engouffrer dans le bleu, dans le noir, dans la lumière,
D’ouvrir grand les yeux, pour, dans le vent, à travers lui, aimer,
Pour rendre libre sa respiration,
Libre le corps,
Libre l’âme,
Pour mettre en mouvement,
Pour voler un mouvement,
Pour manifester,
Pour exister,
D’exister.
Que ce soit avec violence que le poète laisse les yeux se clore sur la foule des images sensuelles qui en vrac assaillent le tournoiement irréversible des pensées, qu’il oublie la tiédeur des pluies australes, et de tout ce qui tombe, et des particules de chair et de sang qui montent, transpercent l’ensablement des mots, ce dépôt lent et continu, que ce soit avec dégoût que les fraisiers grimpent, que les poissons se chassent et se combattent, que les millions de spermatozoïdes livrés au vide soient rendus au néant, que les feuilles meurent dans l’ombre et que tombent lestement les propos amers, toutes ces présences encombrantes, tous ces obstacles à la solitude mesurée, que vienne buter contre la séquestration la sonnerie du téléphone, et le coup de poing contre la porte, que ce soit avec indifférence que les fruits fleurissent le long des étalages des maraîchers quand la poire rongée par les vers tombe prématurément du haut de sa branche, on se trompe de rue constamment, on oublie de lire les noms et la logique des quartiers, ce phare aux extrémités des terres, être un sémaphore, penser n’est pas écrire, c’est écouter peut-être, tu lances une pierre au fond du puits, tu attends et perçois le retour du bruit entraîné dans la chute, ce geste dix fois répété, rien n’est sûr, à la radio le disque tourne toujours, et les hommes ont déserté leur lieu de travail pour aller tracer leur chemin humain et argenté dans le grand champ de maïs, un hélicoptère surveille de là-haut, et c’est le Danube et son détroit, et ses bateaux, il pleut à verse, que ce soit sur le pont supérieur qu’on se repose après avoir déserté les abords de la mer noire, que ce soit le noir qui représente le mieux la mort, mais soutenir le bleu de son regard rieur, quand la lumière éblouit, tout meurt.

"Il fait un peu trop froid, comme souvent. S’il y a des hommes qui font mine d’oublier des écharpes, je suis de ceux-là, de cela : de cette brume dissipée entre les ports, de ces mains qui caressent les arbres, de cette dernière main qui caressera le dernier arbre, de ces solitudes entre lesquelles chacun a son espace, chacun est attendu, desquelles chacun repartira, d’un vent…
Chemine avec nous. Si nous ne parvenons pas à le suivre sur ces sentes rêvées, nous le laisserons partir devant, l’œil amusé, certains de le retrouver une haie plus loin.
Le chêne.
Aurais-tu peur du vide de la déambulation indéfinie et sans repère ? Bien. Laisse-moi imaginer un point dans le lointain.
Nous allons à Königsberg. Nous y allons peut-être pour savoir où cela se situe, peut-être parce que là-bas philosophie et poésie ne font qu’un, boire un café à « l’auberge des trois marquises »…
Sur la tombe de Kant : « Deux choses ne cessent de remplir mon cœur d’admiration et de respect plus ma pensée s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale en moi. »
C’est peut-être cela, l’écriture. Courir après une phrase, ne retenir que deux vers. L’essentiel, ce vin écarlate, « le sang chaud d’Ignacio sur le sable »… Le sang arrêté. C’est peut-être cela, écrire. Une pétrification. Avant d’aller jouer avec les gamins au ballon. Peut-être cela. Préparer sa mort dans une résistance âpre et folle à la mort. Un épuisement. Pour qu’un matin, un Vallejo nous dise : « « No mueras, te amo tanto ! » Pero el cadaver, ay, siguio muriendo… »
Il fait un peu trop froid, comme souvent. "
*
"Nous pénétrons avec lui, une dernière fois, la ville inconnue. C’est Caen, la nuit, une ville où les trains ne s’arrêtent plus.
Tout est désormais beaucoup trop clair, précis, effrayant d’être perdu dans toute cette exactitude, dans ces murs où chacun sait où aller, où le courrier du matin attend le facteur, où les
presses tournent à plein pour l’édition du jour prochain, où les rideaux de fer de la gare s’abattent.
A la descente du bateau, il y a derrière lui le pied posé sur la première marche de la passerelle et l’absence de mains levées. Faut-il avoir peur de laisser derrière soi quand tout est en soi, quand le petit paquetage est ancré quelque part dans une poche, dans une artère, dans un geste ? Il ne marchera plus jamais comme avant. Le petit paquetage avec la naissance et la mort de la naissance, les temps hésitants et l’apprentissage, jamais abouti, de tout ce qui fait tenir debout. Pour ne pas tomber, il faut pourtant marcher, et même parfois courir. Etre à bord. Pour se livrer au vide dans la cale étroite où il écrit et dort. Le roulis est pire que tout, ils n’avaient pas menti. On tire sur les cordes, on tire sur les journées, on tire sur les navires, en rêve, on tire sur l’histoire inachevée, restée à terre, on tire sur les oiseaux, on tire sur les filets, on tire les gros rires de marins timides et écarlates, et solitaires, on tire des histoires et des paroles qui sont des contes, on tire les drapeaux dans les coffres-forts, on tire le café, on tire les cartes, on tire les chansons inaudibles, on tire le vent, les cris des mouettes, on tire le verbe tirer, on le tire à la force des poignets, on le tire vers le mouvement, quel qu’il soit, on le tire parce qu’on n’a plus rien à tirer et qu’il faut courir pour ne pas tomber, on tire la pluie fine de cinq heures, de midi et du soir, on tire le verbe tirer, on tire puis on a peur, peur d’avoir trop tiré et que le bateau ne sombre."
*
"Combien de temps reste-t-il à l’écolier qui récite sa leçon avant que une à une, lourdement, hautaines, les têtes pivotent dans un ricanement concerté et sûr ? La chute est silencieuse, il la souhaite presque, par anticipation.
Tu parles peu. Tu sais écouter depuis le début de notre voyage.
Ecouter l’homme qui raconte sa terre et les accents bretons, ce jeune marin malade sur le bateau du père, enveloppé de honte par les déferlantes, resté quinze ans durant dans le seul phare de l’île qui ait survécu.
Des bribes que le vent ponctue.
Le marin est fier parfois : les messieurs de Paris sont venus filmer son pays et son métier. Les touristes ? Rien n’est jamais reparti avec eux. Non… Ce qui l’inquiète, c’est l’étranger, « l’arabe », ceux qui volent le travail, eux, ces même pas bretons, ces même pas français, et il se raccroche aux discours les plus extrêmes, les plus morbides. Le bateau ne tangue plus, il sombre. Nous l’écoutons, l’homme de la mer revenu à la terre, analyser la population de la ville la plus éloignée de son phare, Marseille, une ville où il n’est jamais allé.
Vitesse de la transition, déviation. Ils parlent subitement de voyages amers dans le souffle du vent. L’horreur se joint à la fascination. Beauté dans les vomissures.
La terre a accéléré sa rotation. Nos vélos filent. Nous croisons à nouveau le vieil homme arc-bouté sur sa canne, il se
tourne vers nous, trop tard pour nous arrêter, traverser l’île entière. On se contente de lui crier que c’était beau le paysage, que ça aurait pu être si beau. "
Scansion.
Le monde et nos pages, et nos têtes, et nos mots, sont de vastes caisses de résonance où les univers dialoguent.
Nous sommes sur le toit des buildings de New York, et sur les falaises de Santander, et dans les monastères roumains. Au même instant. Nous existons.
Nous existons et nous sommes désormais dans la peur de le perdre, dans le frimas de la mort du poète qui viendra. "
Tracer. Dessiner des lignes de sons, des béances syntaxiques, des suspensions, la levée d’un silence puis le grand fracas de la chanson qui revient battre en do majeur, le sang que fouette la froideur rigoureuse de l’hiver, le cri désespéré du corps voûté et riant, le vertige métaphysique et fou de l’amour, le corps à corps des souffles épuisés et chauds, qui transpirent, la folie furieuse de l’ivresse, l’effort tendu de la volonté qui s’oublie dans la danse des mots, l’embrouillamini des corps et des mouvements, la mort, la sienne, la mort de l’effort, l’apparition lente et démesurée de l’inertie, la course tête baissée dans la mêlée des images et des vents. Avoir écrit. Peut-être pas donner de la voix, non, peut-être pas ça, peut-être autre chose, l’écriture ne fricote pas avec la salive, avec les vibrations maladroites des cordes vocales, peut-être que l’écriture est trop polie, trop prévisible, trop pensée, préméditée. Peut-être que le poète n’a que faire du naturel, qu’il incarne l’abolition du sens, la révélation pleine et entière d’un paysage, la propagation irrépressible du mouvement qui a perdu jusqu’à son nom puisqu’il est partout. Dans le grincement des portes qu’on a du mal à pousser, dans les veines bleutées et saillantes, dans la pâleur du regard et l’hésitation d’une main, dans le froissement de la pensée. Il loue la mythomanie, la pitié, et l’orgueil, universel et commun, qui fait tenir debout. Pas la prétention, pas la vanité. Le regard est fixe puis désespérément mobile. La danse du regard. A la recherche de. Il loue une dernière fois le vacarme des idées, la courbure des lignes et des visages, la somnolence attentive d’un chat qui paresse sous un soleil de plomb, l’œil amusé d’une pupille face au miroir, la mélodie irritante d’un vers… Mais dessous ? Mais dans les marges essentielles ? Les relents, ce qui veut jaillir et qui donne au ventre cette densité boueuse, la blessure première, la griffure d’une joue, une valise pleine de brosses à dents, de chemises et de chapeaux, glissée sous le lit, prête, en instance, la sonnerie d’un téléphone la nuit, une déficience de la vue. Peu de choses en définitive. Le chat, l’œil, la mélodie. C’est tout, c’est beaucoup, c’est épuisant, l’écriture. L’intensité amoureuse. Une charge adjectivale, une dose d’images, de décalages, le point narquois et ferme. Avant, il ne sait jamais. Il ressent, il est là, il y est, toi aussi, dans la combinaison, un court instant. La grande dissimulation du verbe, la présence malgré tout essentielle, vitale.
On le sait maintenant.
C’est bien, les notes fausses des fanfares de village, le raffinement esthétique de l’esthète, le vin renversé sur la table, la faute d’orthographe, la rudesse amicale d’une tape sur l’épaule, l’injure franche et méritoire, le poème noir et blanc qui chante, un peu ridicule, la liberté et la responsabilité des hommes. Les écrivains se haïssent.
Allez, il en trace encore quelques unes, des lignes. Il y a un dialogue derrière l’isolement de surface, une adresse, une invitation. Le choc des mélopées et le sale des quartiers, les fumées retardent l’élégie, freinent la célébration, ramènent au travail laborieux de la mémoire fuyante et chargée, rappellent la fange du monde et la grâce aérienne du papillon, la pierre jetée et celle, tout aussi émouvante, du sculpteur, la démesure d’une métaphore et l’ivresse de la virgule.
Allons, c’est assez.
Nous ne boirons plus le sang chaud d’Ignacio sur le sable, c’est le chant funèbre de l’Allier clair et de la Loire profonde, clarté et profondeur, cette voix enfantine pétrie de tendresse et d’intransigeance, « ils disent que je vais mal mais, un jour, je courrai dans la rue, le pas léger, en chantant » ! Ca coule toujours et parfois, on l’a, le courage de défier en soutenant le bleu transparent de son regard, quelle écriture est la sienne, quelle amplitude et quelle fermeté ! La Loire annonce aux paysans la mort de leur frère, le repos forcé des mains, la fixation éternelle des yeux sur toutes choses dans le lointain, qu’il y ait toujours une fenêtre, une porte vitrée pour que se sauve et aille courir la pensée, déambulation textuelle dans une syntaxe peu ou pas ponctuée, ce qu’il faut de points et de virgules pour que ne tombe pas le corps dans l’hostilité d’un néant où les signes n’ont pas leur place, non pas le vide, on s’y perd, souvent, dans les rues bruyantes de la ville, et c’est la joie de l’étudiant sur le pont pour l’occasion embrumé de Lyon, on dit de lui, « regardez cet homme, il trace le sillon sur lequel il nous survivra », les rues chantantes, non, ça y est, il est tombé avec l’alouette, avec la lumière, avec le vent, avec tout ce qui, secoué de vigueur et de rigueur, s’élève puis retombe dans le halètement heureux et fatigué d’une fin de jouissance, c’est à l’école abandonnée qu’il faudrait vivre, le vol de son cartable qui s’écrase dans le feu de cheminée, au 4 d’une rue lyonnaise, j’ai appris à marcher dans le texte et les quartiers, alors oui, c’est le grand chant d’amour, c’est le tutoiement chuchoté, c’est la pleine résonance, « alors jeune homme » me disait-il toujours, les étoiles brillent dans le ciel de son corps, elles n’ont jamais été si hautes, grondement effrayant du barrage imaginaire parce que détruit, Angleterre, les arbres, les troncs, les nœuds, la frondaison, l’écorce, les racines, on dit bien qu’il y a des roches tendres, cessons de suivre la démarche agile et légère du poète qui nous a définitivement devancés, qui nous a toujours précédés, même lorsqu’il restait en arrière, dans les pages lumineuses, réelles, vigoureuses, les pages jamais, non, jamais éteintes, d’une lampe tempête…
Ce ne sont plus les chants qui pénètrent la ville, ni les rires mon sommeil, ni le vent les images. Des pétales rappellent que la fête a eu lieu, et qu’on a dansé sur les tables. Il fait froid et les rues désertées attendent. Les étalages des maraîchers disparus, plus les cris, plus l’odeur des poissons et des légumes, et les pas discrets des chats de gouttière. Plus. Le son des cloches, le glas, le brouillard enveloppant, c’est mardi, un vélo tombé d’un mur, le vol d’une mouette qui se pose un instant puis repart, une montre brisée sous le charme. Allons, c’est aujourd’hui. Allons, le pas est lent, le muscle grince et le corps, lourd, est en perpétuel déséquilibre. Plus le cri du petit vendeur de journaux dans les rues, le froid qui mord le ventre et consume la ration de tabac, les cloches encore qui n’en finissent pas de carillonner et pourtant, je suis sûr que tout le monde se tenait prêt depuis des heures, les paysans dissimulés derrière les rideaux vieillis d’une cuisine, pour voir sans être vus qui irait le premier. Des heures aussi que je refais le parcours, que je recompte les numéros des rues, que je passe une dernière fois devant la maison du roumain, devant la ferme du chilien et que je n’entre pas. Allons, pressons le pas, hâtons-nous de défaire le langage, que glissent les regards d’aigles et les pierres incisives, précipitons dans le talus les corps givrés et malades, la grande chanson de l’inertie, les terres friables et sèches, les recoins de l’air où les vapeurs d’alcool ont disparu.
Ce ne sont plus les larmes qui cinglent le visage, ce n’est plus le refus qui hante la colère, ce n’est plus le doute qui grave le silence, ce n’est plus le sens qui appelle l’Amour.
On entend les pas qui traînent paresseusement le long des voies ferrées, on entend encore le fracas du verre qui l’autre soir s’était brisé, on entend la brutalité du rideau de fer qui s’abat, métallique. L’assurance revient dans les mémoires, et l’affirmation, la tenue, la position. Les mains plongent dans les poches trouées des manteaux de saison. Un reste de craie, une noisette, une allumette. Le clocher, encore. Les herbes folles du passé toujours agrippent le présent.
Le vent marin pénètre sous la voûte de la petite église, dans la logorrhée des vers latins, entre les corps meurtris et maladroits, et manque de renverser le bénitier.
Allons, je m’en vais, je fermerai la porte derrière moi car je suis attendu. Le train entre en gare et je reviendrai, je lui ai promis, lui lire un poème. Le poète est mort.
Pascal Truchet