Bribes...



Mercredi 23 juillet 2008...

Chant d’amour à Diomenia Carvajal

 

            Je veux évoquer ici une femme qui est un océan entre des peuples, un pont immense sur lequel nous courons, à bout de souffle, la fièvre dans le regard, les uns à la rencontre des autres, dans l’exaltation d’un humanisme intemporel. Elle est le feu qui épargne les forêts mais ravage les distances, elle est le don et la croyance dégagée de tout sectarisme, elle est le mot inventé, le mot-trou de Michaux, le mot essence, le mot qui dit le vide et le plein, et comme lui, nous allons à cheval dans la cordillère des Andes qui est un texte enraciné sans ponctuation, accrochés à sa main rassurante.

            Mena n’a pas d’âge, elle danse la cueca dans sa tête tous les soirs et les mouvements aériens de son corps usé sonnent comme un défi au temps et à la mort. Elle entend dialoguer les pierres, passe de longues heures qui sont des contes avec les Mapuches, fait l’amour à Neruda, sourit à Lorca, boit avec Gabriel Garcia Marquez, et crache à la face de Pinochet. Son efficacité est redoutable. Nos avions, nos diplomates et nos conciliabules volent en éclats, emportés par les courants chauds de ses yeux, subjugués par l’évidence de ses couleurs et le rayonnement de sa colère.

            J’ai invoqué les dieux de l’écriture – et ils m’ont entendu - pour que nous soit rendue cette voix, je leur ai dit : « Carina Cueca,

En ces heures qui boitent, privées de ta lumière, j’invoque toutes les forces de la Terre pour que nous soit rendue, intacte ou décuplée, la puissance de ton verbe, l’explosion vitale de tes poings qui sont des images venues de si loin qu’elles se gravent instantanément dans le bronze et le vivace, dans le silex et le salpêtre. Les vents du monde charrient tant de tes virgules et de ce langage qui ne t’appartient pas mais que tu nous as donné et dont nous prenons soin : le Karaburan se jette dans les bras du Norther tandis que le Notus, après avoir ramé des années durant, accoste dans les ports de la modernité et réclame aux passants de tes nouvelles, tandis que le Pruga, le Puelche et le sures sont figés, à l’écoute, dans l’impatience des accents de ta voix qui, seule, leur rendra le mouvement, tandis que je laisse traîner ces mots ici dans la conviction que tes yeux de petite fille viendront s’y poser.

Dans le sommeil artificiel mais familier, as-tu revu la petite école de l’enfance, les bateaux de l’exil et les avions de la barbarie ? T’es-tu souvenue des pas des danses de l’insouciance ? As-tu entendu le grand chant général dont la cadence parfaite vient clore le mouvement ?

Nous irons tous à Valparaiso car il y a des hommes pauvres et jeunes qui se tuent en fumant du crack, des pères qui s’endettent pour payer la scolarité du gamin et des mères de famille en string et seins nus qui servent le café aux fonctionnaires libidineux. Nous irons tous, un rien provocateurs mais silencieux d’abord, voir si tu ne nous as pas menti, trouver des connaissances familières, et nous rapporterons dans nos valises estampillées des plus grands major américains quelques cailloux de la montagne, des sons de ton pays et des brins d’herbe fanés que nous te rendrons. Cueca mia… des chants d’amour célèbreront ton retour parmi nous car nous comptons les heures suspendues, les heures maudites qui s’effacent une à une avant nos retrouvailles festives, nos guitares imaginaires et nos rires de géants ! »

Dans la solitude d’une maison désertée, nos récits de fantômes se parent d’une autre langue dans la schizophrénie d’une traduction. Nous construisons enfin la géométrie d’une table parfaite autour de laquelle nous asseoir, qui chantant les terres ancestrales, qui célébrant les fêtes intimes éprises de liberté et de vins chauds, qui pleurant un chat, un homme, un paysage, qui dans la contemplation des sonorités qui sont des accents familiers, qui goûtant le bonheur apaisé d’un silence de cathédrale.

Il était dit que tu serais sur « la liste rouge », que tu serais propulsé hors de ton pays (on ne choisit pas l’exil), que les funiculaires de Valparaiso que tu nommes ascenseurs poursuivraient leurs lents va-et-vient, que tu choisirais la langue comme refuge et comme arme dans la conviction qu’elle est le plus court chemin pour relier deux points distants de milliers de kilomètres, que les lames de fond graveraient sur le sable des figures tutélaires et des images – les bancs de la petite école, un arc-en-ciel, un bruit de fusil inconséquent – lesquelles figures seraient décrites par d’autres enfants médusés.

Les temps ont changé et ce n’est plus le Chili qui admire une France des lumières. C’est l’Europe qui se tourne vers un continent sud-américain d’égal à égal. Ici, nos commerces de proximité ferment les uns après les autres, le baril de pétrole rythme la vie des citoyens et la voix du présentateur au journal télévisé déploie des efforts colossaux pour se faire la plus neutre possible. Ici, la joie n’est plus celle d’un peuple et l’on a besoin d’une victoire sportive pour se rassembler dans les rues. Ici, chacun a depuis longtemps renoncé à un idéalisme voué à l’échec. Tu nous fais regarder ailleurs, sans magnifier ton pays ni sublimer ses habitants. Tu aimes le pays qui t’a accueilli tandis que te manque le pays qui t’a vue naître. Tu n’es ni totalement ici, ni totalement là-bas. Tu as l’ubiquité des exilés et ce double langage qui fait pivoter les corps d’ici et de là-bas, et fait se regarder les hommes. Tu ne te perds jamais dans de longues paraphrases stériles, tu ne te caches jamais derrière un métalangage de façade, tu n’adoptes pas de postures narcissiques. Tu aimes les contes et les nouvelles, les formes brèves qui ont la fulgurance des mots d’esprit, l’évidence d’un soleil et la beauté des voyages humains. Tu fuis l’abstraction qui a le vertige mortifère des femmes privées de corps. Tu débusques les réalités dissimulées dans les cabanes, sous les ailes de l’oiseau migrateur porté par les vents et dans les cœurs bruts qui, depuis des millénaires, n’ont jamais cessé d’aimer.

Je veux envoyer ces mots aux pays sud-américains où il y a tant de tes frères et sœurs. Sachez qu’une femme que je nomme tendrement « Cueca » a ici insufflé la vie dans la maison de pierres d’un jeune homme de 32 ans. Qu’elle fait se lever les poèmes comme jaillissent les buildings. Qu’elle crée des perspectives et un modernisme qui ne renie pas l’Histoire des hommes. Qu’elle fait cohabiter les contraires et rougir les paradoxes. Qu’elle est en train, jour après jour, patiemment, avec ténacité, de composer un puzzle où nous serons, chacun, une pièce réunie à une autre, dans la certitude que nous n’avons de sens qu’assemblés, rassemblés, l’éclat des uns rehaussant la fragilité des autres. Qu’elle comble ma boîte aux lettres de livres qui sont des voix. Qu’elle préserve la solitude tout en menant la danse…    


Jeudi 17 juillet 2008...

Il faudra donner un autre nom à cette rubrique. Rien de plus pénible que les "humeurs", rien de plus agaçant que l'inconstance, rien de plus déroutant que celui dont la dynamique dépend de la couleur du ciel, de la température du café le matin, de la nuit, bonne ou mauvaise, qu'il a passée... Sans viser l'ataraxie ou la philosophie bouddiste de plus en plus à la mode, notre bien-être à tous ne dépend-il pas d'une forme de dégagement des contingences bassement quotidiennes? A moins que cela ne relève définitivement de notre condition humaine laquelle, vouée à la mort, refusant de la considérer une bonne fois pour toutes, préfère se réfugier dans ces petites choses qui font naître les fameuses humeurs, brindilles sèches prêtes à prendre feu... A moins que ce ne soit un problème purement corporel puisque rappelons-le, les humeurs désignent aussi le sang, la bile, la sueur, la salive, la lymphe... Dernière hypothèse, celle des ophtalmologues: l'humeur serait une façon de voir le monde puisque le terme désigne aussi la substance transparente contenue dans la cavité oculaire...  "Ca va Pascal?"... "Ca va fort!".  


jeudi 24 avril 2008...


Dans ce monde où tout va si vite, où l’heure est au zapping, au lait condensé, au fast food et à la pensée pré-mâchée, l’écriture me semble plus que jamais d’une absolue nécessité. Elle incarne la réconciliation de la pensée et de l’émotion, elle porte en elle la permanence de notre condition, son ancrage temporel et son intemporalité, elle traduit l’humanité qui malgré les obstacles perdure et fait entendre sa voix. C’est bien de cela qu’il s’agit, d’une voix perçue, d’une musicalité, d’un rythme qu’incarne un corps, d’une façon de marcher à travers la syntaxe, de respirer par la ponctuation. Je n’aime ni les romans à la facture traditionnelle, ni les récits autobiographiques où l’auteur déverse les détails les plus insignifiants de sa vie. L’écriture doit tenter de se faire création, invention : trouver la forme qui la mieux permettra au lecteur d’embarquer. J’ai pour ma part opté pour l’écriture fragmentaire loin du factice et du chronologique, pour faire cohabiter les images, les paradoxes, les pays qui sont des paysages, et les rencontres. De la Roumanie au Chili, je suis avec le lecteur et nous suivons les pas du poète, ses derniers jours, ses derniers regards jetés sur les hommes et les cultures. Non ce ne sont pas des vers. La poésie est partout autour de nous, dans le regard des enfants roumains, chez les ouvriers chiliens, au creux des pierres bretonnes, du minéral continental et des écumes océaniques…

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