De Terres et d'Ecumes, extraits...
"Il fait un peu trop froid, comme souvent. S’il y a des
hommes qui font mine d’oublier des écharpes, je suis de ceux-là, de cela : de cette brume dissipée entre les ports, de ces mains qui caressent les arbres, de cette dernière main qui
caressera le dernier arbre, de ces solitudes entre lesquelles chacun a son espace, chacun est attendu, desquelles chacun repartira, d’un vent…
Chemine avec nous. Si nous ne parvenons pas à le suivre sur ces sentes rêvées, nous le laisserons
partir devant, l’œil amusé, certains de le retrouver une haie plus loin.
Le chêne.
Aurais-tu peur du vide de la déambulation indéfinie et sans repère ? Bien. Laisse-moi
imaginer un point dans le lointain.
Nous allons à Königsberg. Nous y allons peut-être pour savoir où cela se situe, peut-être parce
que là-bas philosophie et poésie ne font qu’un, boire un café à « l’auberge des trois marquises »…
Sur la tombe de Kant : « Deux choses ne cessent de remplir mon cœur d’admiration et de
respect plus ma pensée s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale en moi. »
C’est peut-être cela, l’écriture. Courir après une phrase, ne retenir que deux vers. L’essentiel,
ce vin écarlate, « le sang chaud d’Ignacio sur le sable »… Le sang arrêté. C’est peut-être cela, écrire. Une pétrification. Avant d’aller jouer avec les gamins au ballon. Peut-être
cela. Préparer sa mort dans une résistance âpre et folle à la mort. Un épuisement. Pour qu’un matin, un Vallejo nous dise : « « No mueras, te amo tanto ! » Pero el
cadaver, ay, siguio muriendo… »
Il fait un peu trop froid, comme souvent. "
*
"Nous pénétrons avec lui, une dernière fois, la ville inconnue. C’est Caen, la nuit, une ville où les trains ne s’arrêtent plus. Tout
est désormais beaucoup trop clair, précis, effrayant d’être perdu dans toute cette exactitude, dans ces murs où chacun sait où aller, où le courrier du matin attend le facteur, où les presses
tournent à plein pour l’édition du jour prochain, où les rideaux de fer de la gare s’abattent.
A la descente du bateau, il y a derrière lui le pied posé sur la première marche de la passerelle
et l’absence de mains levées. Faut-il avoir peur de laisser derrière soi quand tout est en soi, quand le petit paquetage est ancré quelque part dans une poche, dans une artère, dans un
geste ? Il ne marchera plus jamais comme avant. Le petit paquetage avec la naissance et la mort de la naissance, les temps hésitants et l’apprentissage, jamais abouti, de tout ce qui fait
tenir debout. Pour ne pas tomber, il faut pourtant marcher, et même parfois courir. Etre à bord. Pour se livrer au vide dans la cale étroite où il écrit et dort. Le roulis est pire que tout, ils
n’avaient pas menti. On tire sur les cordes, on tire sur les journées, on tire sur les navires, en rêve, on tire sur l’histoire inachevée, restée à terre, on tire sur les oiseaux, on tire sur les
filets, on tire les gros rires de marins timides et écarlates, et solitaires, on tire des histoires et des paroles qui sont des contes, on tire les drapeaux dans les coffres-forts, on tire le
café, on tire les cartes, on tire les chansons inaudibles, on tire le vent, les cris des mouettes, on tire le verbe tirer, on le tire à la force des poignets, on le tire vers le mouvement, quel
qu’il soit, on le tire parce qu’on n’a plus rien à tirer et qu’il faut courir pour ne pas tomber, on tire la pluie fine de cinq heures, de midi et du soir, on tire le verbe tirer, on tire puis on
a peur, peur d’avoir trop tiré et que le bateau ne sombre."
*
"Combien de temps reste-t-il à l’écolier qui récite sa leçon avant que une à une, lourdement,
hautaines, les têtes pivotent dans un ricanement concerté et sûr ? La chute est silencieuse, il la souhaite presque, par anticipation.
Tu parles peu. Tu sais écouter depuis le début de notre voyage.
Ecouter l’homme qui raconte sa terre et les accents bretons, ce jeune marin malade sur le bateau
du père, enveloppé de honte par les déferlantes, resté quinze ans durant dans le seul phare de l’île qui ait survécu.
Des bribes que le vent ponctue.
Le marin est fier parfois : les messieurs de Paris sont venus filmer son pays et son métier.
Les touristes ? Rien n’est jamais reparti avec eux. Non… Ce qui l’inquiète, c’est l’étranger, « l’arabe », ceux qui volent le travail, eux, ces même pas bretons, ces même pas
français, et il se raccroche aux discours les plus extrêmes, les plus morbides. Le bateau ne tangue plus, il sombre. Nous l’écoutons, l’homme de la mer revenu à la terre, analyser la population
de la ville la plus éloignée de son phare, Marseille, une ville où il n’est jamais allé.
Vitesse de la transition, déviation. Ils parlent subitement de voyages amers dans le souffle du
vent. L’horreur se joint à la fascination. Beauté dans les vomissures.
La terre a accéléré sa rotation. Nos vélos filent. Nous croisons à nouveau le vieil homme arc-bouté sur sa
canne, il se tourne vers nous, trop tard pour nous arrêter, traverser l’île entière. On se contente de lui crier que c’était beau le paysage, que ça aurait pu être si beau. "
" Scansion.
Le monde et nos pages, et nos têtes, et nos mots, sont de vastes caisses de résonance où les
univers dialoguent.
Nous sommes sur le toit des buildings de New York, et sur les falaises de Santander, et dans les
monastères roumains. Au même instant. Nous existons.
Nous existons et nous sommes désormais dans la peur de le perdre, dans le frimas de la mort du
poète qui viendra. "